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Interview in Le Soir-Echos (Rabat) on Democratic Transitions and Arab Spring

Les Révolutions Arabes vues par El Mufti

Ecrit par le 2 mars 2012

Le-Printemps-de-Prague
Dr. Karim el Mufti (en médaillon): «tout soulèvement ou renversement à l’encontre d’une autocratie ne s’oriente pas forcément vers une transition démocratique»

Karim El Mufti a orienté ses recherches vers la reconstruction d’État (state-building), notamment dans les sociétés plurielles et multicommunautaires, travaillant sur les contextes libanais et ex-yougoslave. Cet entretien a été réalisé en marge de sa conférence, jeudi à Rabat, à l’invitation de l’École de gouvernance et d’économie (EGE) et son centre de recherche sur l’Afrique et la Méditerranée (CERAM).


L’immolation du tunisien Mohammed Bouazizi le 17 décembre 2010 n’est pas sans rappeler le geste du tchèque Jan Palach en 1969. Y a-t-il lieu de faire un parallèle entre ces deux actes ?
Effectivement, ces actes désespérés se multiplient dans un climat de dictature répressive. Ils furent d’ailleurs observés à de nombreuses reprises dans d’autres régions tunisiennes, en Égypte ainsi qu’en Libye, mais c’est l’acte de Mohammad Bouazizi qui forgea cette dimension symbolique associée à l’affrontement entre la rue et la dictature de manière générale. Par ailleurs, l’immolation, comme forme de protestation ultime et extrême, se retrouve dans d’autres contextes tout aussi répressifs sans que cela n’ait pu amorcer un soulèvement général apportant un coup fatal au régime en place, comme lors du geste de Jan Palach en Tchécoslovaquie. Plus proche de notre époque, je pense également au Tibet.

Au-delà de ce geste déclencheur, quels éléments permettent de construire une analyse comparative entre le printemps arabe et les transitions démocratiques en Europe ?
Tout d’abord, l’approche comparative porte en elle des limitations d’ordre empirique. Tout soulèvement ou renversement à l’encontre d’une autocratie ne s’oriente pas forcément vers une transition démocratique: le Chili de Pinochet, l’Iran de Khomeyni, la Libye de Khadafi ou la Syrie des Assad ont ainsi défié l’approche déterministe qui implique un sens unique à l’Histoire des sociétés en direction de la démocratie et l’économie de marché.
En revanche, la multiplication des vagues de démocratisation dans des contextes divers, en Europe du sud, en Amérique Latine, en Europe de l’Est et dans les Balkans, favorise une réflexion de type comparatif sur les facteurs ayant initié un changement de régime, voire une révolution, et la manière dont les transitions furent gérées, selon quels rapports de force, et pour construire quels types de régimes.

Quels enseignements nous apporte cette mise en perspective ?
Il est intéressant de noter une constante dans les périodes de transition démocratique, à savoir celle d’une recherche d’une nouvelle légitimité politique qui se veut moderne, donc issue d’un processus proprement institutionnel : échéances électorales, réformes constitutionnelles et politiques, respect des droits de l’homme, renforcement de l’indépendance du judiciaire, soumission de l’armée au pouvoir civil, etc.
Dans les trois pays du printemps arabe ayant amorcé leur transition démocratique, celle-ci s’est à chaque fois orientée vers un choix de consolidation institutionnelle vue comme marque absolue de modernité politique. Ainsi l’Égypte a amendé sa constitution et procédé à des élections, la Tunisie a mis en place une Assemblée constituante élue afin de diriger un nettoyage constitutionnel en profondeur et la Libye, malgré un contexte post-révolutionnaire chaotique, tente tant bien que mal de jalonner un chemin pouvant garantir la tenue d’élections d’ici le mois de juin.
Un autre indicateur est à lire dans la place laissée aux acteurs du régime déchu. Il n’est pas rare que les transitions démocratiques se fassent tout en associant des piliers de l’ancien régime, comme lors du coup d’État au Portugal en 1974 ou l’Espagne post-franquiste. La question se pose d’autant plus sachant que les transitions arabes qui viennent de porter de nouveaux acteurs politiques sur le devant de la scène (les formations islamistes) luttent en ce moment avec la question de la coopération avec les protagonistes influents de l’époque de la dictature, tel l’armée par exemple.

Un rapport à la mi-février par le Centre international de recherche et d’étude sur le terrorisme et d’aide aux victimes du terrorisme (CIRET-AVT) qualifie la situation en Syrie de « libanisation fabriquée ». Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il lieu de faire un rapprochement ?
La situation en Syrie aujourd’hui et l’utilisation de plus en plus marquée de la grille de lecture confessionnelle présente effectivement des rapprochements faciles avec le concept de libanisation qui sous-entend une fragmentation du tissu social selon des lignes de clivage confessionnelles. Néanmoins, le pluralisme religieux syrien n’a pas encore pris une tournure expressément politique, à la manière dont s’est construite la pratique politico-communautaire proprement libanaise. Les enjeux du soulèvement de la rue syrienne contre le régime quadragénaire de la dynastie Assad ne sont pas directement liés à la mainmise alaouite du clan Assad sur le pays. La doctrine baasiste et socialiste de la Syrie a pu instaurer un système d’État providence, qui a bénéficié à l’ensemble des couches de la population sans distinction de communauté ou de religion. Par contre, les excès et la corruption d’une classe d’oligarque qui a pu se former à l’ombre de la dynastie Assad, conjuguée à la paupérisation de plus en plus grandissante de la jeunesse syrienne du fait de l’incapacité du régime à moderniser son système économique, a contribué à nourrir la vague de contestation à l’encontre de la nature répressive du régime. ◆

http://www.lesoir-echos.com/les-revolutions-arabes-vues-par-el-mufti/monde/46746/

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