Par Karim El Mufti
Enseignant-chercheur
en science politique et droit international. Directeur de la Clinique
juridique des droits de l’homme à l’Université La Sagesse.
Publié dans L'Orient Le Jour le 13 juin 2020
https://www.lorientlejour.com/article/1221736/troubles-du-6-juin-la-strategie-de-verrouillage-du-regime-politico-communautaire.html
Le gouvernement de Hassane Diab aura vu, malgré lui, son vœu exaucé
en ce samedi 6 juin 2020, celui d’apparaître comme purement
« technocrate », tandis qu’il se trouvait impuissant face aux violences
communautaires qui faillirent mettre le feu aux poudres au sein de trois
quartiers bien marqués politiquement (Ring/Khandak el-Ghamik ; Aïn
el-Remmané/Chiyah ; Barbour/Tarik Jdidé). Aux abonnés absents, le
cabinet a démontré une fois de plus que le pouvoir réel était détenu par
les formations politico-communautaires. Ce sont en effet elles qui ont
réagi les premières afin de circonscrire les tensions et calmer la rue
confessionnelle à coups de « contacts politiques » et de déclarations se
voulant garantes du « vivre-ensemble ». Le cas échéant, l’impact du
cabinet aura été bien maigre, démontrant une fois de plus sa dépendance
vis-à-vis de ses parrains politiques. Dans les semaines précédentes,
tandis que le pays entamait bon an mal an le déconfinement, les groupes
de pression et de protestation redevenaient de plus en plus actifs sur
le terrain, se promettant de redoubler d’efforts pour réactiver l’esprit
de la « révolution » du 17 octobre. Et ce d’autant que la situation
socio-économique a bien empiré depuis le bouclage du pays en mars
dernier : la valeur de la livre libanaise poursuivait sa lente
dépréciation par rapport au dollar, affectant sévèrement le marché du
travail, le taux de chômage et le coût de la vie quotidienne. Dès la fin
du mois d’avril, certains groupes croisaient déjà le fer avec l’armée
dans des heurts qui firent un nouveau mort parmi les manifestants.
Fawwaz Samman fut ainsi tué le 27 avril à Tripoli par la répression des
forces armées chargées d’une mission pour laquelle elles ne sont
pourtant pas entraînées. La violence exercée par l’armée contre les
manifestants fut particulièrement brutale, des actes de torture ayant
notamment été rapportés par les personnes qui furent arrêtées.
Double décrédibilisation
Dans
un tel contexte explosif, il y avait fort à parier qu’une
réorganisation des groupes de contestation, à l’orée du déconfinement,
dérangerait le régime politico-communautaire en place, lequel a recouru à
sa planche de salut habituelle, celle du péril confessionnel. Selon une
chorégraphie bien ficelée, les différents acteurs politiques ont ainsi
œuvré à une stratégie de décrédibilisation sur deux champs.
D’abord,
en semant la confusion sur le plan des revendications des groupes
alternatifs dont les slogans ont subi un certain flottement la semaine
précédant la journée du 6 juin. Fut ainsi remise sur le tapis la
question de l’application des résolutions 1559 (appelant au désarmement
de l’ensemble des milices) et 1701 (autorisant un accroissement des
effectifs de la Finul afin d’aider l’armée libanaise à sécuriser la
frontière sud) du Conseil de sécurité des Nations unies qui rouvrit en
surface le clivage ancien des 8 et 14 Mars. Ces tergiversations ont
conduit à la tenue, à une date différente, de deux marches séparées
contre le pouvoir. Voulant échapper aux polémiques s’agissant des
slogans du 6 juin, une manifestation fut organisée à Saïda la veille,
appelant à une « transition pacifique du pouvoir » via la pression
populaire. Le gros des groupes contestataires s’est quant à lui réuni
comme initialement prévu le 6 juin au centre-ville de Beyrouth. Parmi
ceux-ci, une vingtaine signèrent une déclaration commune revendiquant un
« gouvernement de transition doté de prérogatives exceptionnelles »
ainsi que la mise sur pied d’un comité électoral indépendant ayant en
charge la tenue d’élections législatives anticipées.
Devant les
dérapages du 6 juin, les partis traditionnels, pourtant responsables de
ces débordements, se sont rapidement drapés en gardiens de la concorde
intercommunautaire, seuls « capables » de stopper la spirale de la
violence. Se désignant ainsi comme les « adultes dans la pièce », ils
comptent exacerber le décalage avec les autres acteurs et figures se
posant en alternative. Dans un même temps, cet épisode aura confisqué
l’attention médiatique dont auraient pu profiter les groupes de
contestation dans ce contexte propice, victimes au contraire d’un
brouillage de leur message. Paradoxalement, la plus forte mobilisation
au lendemain des violences fut celle appelant au « renforcement de la
paix civile et du rejet de la discorde », organisée au musée de Beyrouth
sous l’égide des présidents des ordres des professions libérales et des
universités privées, dont ce n’est a priori pas le rôle premier depuis
la structuration de formation issues de la société civile. De leur côté,
les groupes politiques alternatifs réagissaient par communiqués...
La
seconde victime de l’action de décrédibilisation se trouve être le
Premier ministre Hassane Diab. Le tout récent tournant des
manifestations et des actions dans la rue incluant les sympathisants
d’Amal et du Hezbollah parmi les rangs de la contestation jeudi soir
semble confirmer la pression qu’entendent faire monter les tenants du
régime contre le chef du gouvernement et vise à lui rappeler combien son
mandat ne tient qu’à un fil. Ce revirement vis-à-vis du cabinet,
pourtant initialement soutenu, fait suite à une série de mésaventures du
Premier ministre. En effet, celui-ci fut sensiblement affaibli par un
certain nombre de mauvais calculs politiques. Parmi lesquels figure la
tentative de limoger le gouverneur de la Banque centrale Riad Salamé,
maladroite aussi bien sur le fond (en évaluant mal le cours du rapport
de force) que sur la forme (en improvisant ouvertement un tour de table
des opinions durant une session en Conseil des ministres). On peut aussi
mentionner l’autorisation accordée à la construction d’une centrale
électrique à Selaata (sur pression du Courant patriotique libre), alors
que le gouvernement l’avait préalablement rejetée. Les récentes
nominations administratives approuvées en Conseil des ministres,
attribuées selon les codes népotiques et communautaristes en place,
aggravent ultérieurement la perte de crédibilité du Premier ministre,
apparaissant comme présidant une chambre d’enregistrement des intérêts
des formations traditionnelles. Cet isolement préserve donc le champ
politique des forces politico-communautaires qui excellent dans la
gestion des crises et peuvent compter sur des noyaux durs de partisans
pour le quadrillage du terrain.
Pouvoir de nuisance
Rappelons que durant les élections
parlementaires de mai 2018, les six partis politico-communautaires
(Hezbollah, CPL, Futur, Amal, FL, PSP) ont rassemblé 69,22 % des voix
exprimées, tandis que les listes issues de la société civile n’en ont
obtenu que 2,28 %. En prenant en compte l’important taux d’abstention
(50,32 %), la représentativité politique, sur l’ensemble des électeurs
inscrits, des forces politico-communautaires tombe à 34,39 %. Cela
laisse certes ouvertes les opportunités pour les groupes alternatifs de
se constituer éventuellement une base électorale. Mais pour les tenants
du régime, cette marge (s’y ajoutent les composantes alliées et amies)
reste assez confortable pour conserver l’exercice de leur pouvoir de
nuisance.
Situé au cœur de leur stratégie de pompiers-pyromanes,
le recours à la violence politique par les forces
politico-communautaires réaffirme le cas échéant l’accès aux dividendes
(sur tous les plans) des pseudo-réconciliations. Ces partis se posent en
champions de la préservation de la coexistence pacifique et, ce
faisant, parviennent à monopoliser les arcanes du pouvoir. L’intensité
de cette violence politique n’est plus à démontrer. Sur la seule
décennie précédente, rappelons les attaques des milices du 8 Mars en mai
2008, qui donnèrent lieu à l’accord de Doha, promettant la continuité
de la gouvernance politique selon les mêmes codes consociatifs. Les
clashs de Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh (entre 2011 et 2014), de
Jahliyeh (tentative d’arrestation musclée de Wi’am Wahhab en décembre
2018) ou ceux de Qabr Chmoun de juin 2019 sont, eux, autant de cas
d’école dans lesquels les « contacts politiques » en haut lieu finissent
par paver la voie à la désescalade et la conciliation.
Il s’agit
là du principal vecteur de verrouillage du régime libanais par les
parrains politico-communautaires. La neutralisation de cette dynamique
de manipulation figure parmi les défis les plus cruciaux des groupes
politiques alternatifs engagés dans la bataille pour s’imposer auprès
d’une opinion publique sensiblement exposée aux dommages systémiques de
la récession économique.
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Combattre la Violence au Liban
Combattre la Violence au Liban :
Que rôle pour la Société Civile ?[1]
Karim El Mufti[2]
Le 7 mai 2017 tombait Sarah Suleiman,
une jeune femme de 24 ans, sous les balles aveuglément tirées devant une boîte
de nuit à Zahlé par un dénommé Kassem Al Masri, un repris de justice recherché
pour de nombreux faits et crimes[3].
Une nouvelle victime qui vint allonger la trop longue liste de personnes
innocentes fauchées par une violence depuis longtemps partie prenante du vécu
social au Liban.
1. Enracinement du phénomène de la violence dans l’univers mental libanais
Plus de 25 ans après la fin de la guerre
civile, le pays du Cèdre n’en finit pas de subir les éclosions de violence sous
diverses formes. Violence armée d’abord, les armes, lourdes comme légères, restant
aux mains de nombreux clans, groupes, partis et milices qui en font
régulièrement usage sans que les autorités libanaises, émanation d’un Etat impuissant,
ne puissent éradiquer ce phénomène de violence post-guerre civile, que les
observateurs ont qualifié de « conflits
de second ordre »[4].
On ne compte plus les clashs armés dans
le pays, qu’il s’agisse de règlements de compte entre factions rivales (dans le
cadre du crime organisé notamment), ou de rixes communautaires (les récents combats
de Beb el Tebbeneh et Jabal Mohsen à Tripoli[5]
ou encore les incidents plus anciens du 7 mai 2008[6])
La violence s’est durablement enracinée
dans le quotidien des Libanais, s’agissant du volet politique mais aussi sociétal,
dans un contexte où un simple incident de circulation risque aboutir à un
déballage d’armes et de brutalité. La nervosité et l’agressivité règnent,
gagnant un nombre grandissant de familles rongées par les problèmes
socio-économiques et l’inégalité de l’accès aux ressources et aux services de
base comme une éducation de qualité, les soins médicaux ou une pension de
retraite.
Se faisant, les enfants sont les
premiers à payer le prix de ces frustrations, victimes d’abus, généralement
accompagnés de violence conjugale à l’encontre des femmes, conduisant parfois à
des situations tragiques[7].
Les tensions communautaires, de par les
peurs réelles ou supposées, sont par ailleurs largement distillées par les
entrepreneurs politico-communautaires, et véhiculées par des médias aux ordres
qui n’exercent aucune retenue dans le respect d’un minimum de déontologie ou d’éthique
de l’information, alimentant ainsi une violence psychologique qui sème son
poison au sein de la société. L’incitation à la haine et à la violence n’est
pas rare et contribue à maintenir un niveau de tension palpable sans que les
autorités ne puissent réguler le phénomène[8].
2. Echec des pouvoirs publics pour endiguer la violence au Liban
Depuis l’établissement de ce qui fut
considéré comme une « seconde indépendance » du Liban suite au
retrait des forces syriennes du pays le 25 avril 2005, les responsables
politiques ne se sont guère préoccupés de s’attaquer aux sources de la violence
dans le pays, ni dans son aspect politico-confessionnel et encore moins pour
résorber les manifestations de la crise économique et sociale qui touche de
plus en plus de familles libanaises et notamment les jeunes.
L’assassinat de l’ancien premier
ministre Rafic Hariri deux mois plus tôt représente d’ailleurs une parfaite
illustration de la poursuite de la violence politique dans le pays. Devant
l’ampleur de ce crime politique, la justice libanaise, traditionnellement
impuissante pour percer les tenants et aboutissants de ce type de situations, dut déléguer ses
prérogatives au Tribunal Spécial pour le Liban par décision du Conseil de
Sécurité des Nations Unies[9].
La mise en place de ce tribunal fut
concomitante avec la poursuite des assassinats et tentatives d’assassinat de
nombreuses personnalités journalistiques et politiques dans la période de grande
perturbation qui frappa le Liban à cette époque. Parallèlement, à l’été 2006,
la guerre refit son apparition lorsque Israël décida de pilonner le Liban et
d’en raser ses villages (notamment au Sud-Liban) pour tenter de neutraliser le
Hezbollah, son ennemi juré, dépositaire
officiel de la « résistance armée à
Israël » selon les termes des déclarations de politique générale des
gouvernements successifs du pays qui obtinrent la confiance du Parlement sur la
base de ces mandats.
Confortablement installés en « concierges »
d’un Etat failli et inachevé, les entrepreneurs politico-communautaires exploitent
leurs positions officielles pour se partager territoires, ressources et
clientèles confessionnelles et claniques, tout en préservant un équilibre
savamment dosé entre les différentes forces et formations politiques. Cet équilibre a toutefois un prix, celui de la
paralysie de la gouvernance dans les domaines qui touchent au bien commun et au
développement social et humain des Libanais[10]. Pratiquant la politique de l’autruche, les
responsables politiques se battent pour défendre leurs différentes parts de la
rente étatique aux dépens de toute action publique au service de l’apaisement
d’une société perturbée par plus de 40 ans de crises[11].
A titre d’exemple, aucune des campagnes
provenant de la société civile oeuvrant à réguler la possession et
l’utilisation des armes à feu légères[12]
ne put franchir les portes des décideurs politiques. Sur le front de la
sécurité extérieure, le lobbying des activistes afin que le Liban ratifie le
Statut de Rome ayant institué la Cour Pénale Internationale ou du moins en
déclare la compétence n’eut aucun écho à l’échelle des autorités[13].
Une telle disposition permettrait de prévenir les crimes de guerre israéliens à
l’encontre des Libanais dans ses prochaines campagnes militaires contre le
pays, ou du moins d’offrir les outils pour poursuivre les commanditaires de ces
violations du droit de la guerre devant une instance internationale.
Par ailleurs, les appels réguliers de la
société civile à la fin de l’incitation à la haine et à la violence par une
classe politique irresponsable restent lettre morte. En cela, la mission de la
« consolidation de la paix », ou peace-building
dans le jargon technocratique, reste dévolue à la société civile libanaise,
fortement soutenue par la communauté internationale.
3. Ténacité de la société civile dans son combat contre la violence
malgré de maigres résultats à court terme
Selon les experts en la matière[14],
la consolidation de la paix recouvre au moins cinq composantes : assurer
la sécurité et l’ordre public ; établir un cadre politique et
institutionnel apte à préserver la paix sur le long terme ; favoriser la
justice et l’Etat de droit ; offrir un soutien psycho-social pour guérir
les lésions des conflits ; instituer les bases d’un système
socio-économique garantissant la paix sur le long terme.
Sur ce, les pouvoirs publics au Liban
sont loin d’égrener des résultats sur ces points fondamentaux pour assurer la
paix et stabilité du pays. Ce premier chapitre d’ailleurs – assurer la sécurité
et l’ordre public – draine la plus grande part des ressources,
institutionnelles, religieuses et civiles du pays, sans qu’il ne puisse être
investi dans le reste des besoins de la société. En cela, la poursuite d’une
« guerre froide » entre les entrepreneurs politico-communautaires
contribue au maintien d’un degré de tensions compromettant les chances d’une
paix durable au Pays du Cèdre.
L’un des facteurs ayant perpétué cet
état d’intense perturbation sociale, communautaire et politique fut l’étape
ratée de la réconciliation post-guerre civile. En effet, la loi d’amnistie
générale de 1991, l’intégration des miliciens dans les postes-clé sécuritaires,
ainsi que le maintien au pouvoir de la plupart des acteurs et miliciens de la
guerre ne put assainir durablement le réservoir de violence au sein du pays.
Juste fut-il endigué pour ressurgir par moments, de manière sporadique certes, mais
mettant durablement en danger le tissu social et la concorde civile.
Il existe trois grandes étapes dans le
cadre d’un processus de réconciliation[15] :
remplacer la violence par une coexistence pacifique ; construire la
confiance et le respect mutuel et entériner définitivement le conflit avec
l’ennemi. Dans ces trois phases, le Liban reste bloqué au premier carré, à
savoir sauvegarder la coexistence
pacifique au sein du pays. Et c’est là justement que se concentre la plus
grande énergie déployée par les acteurs de la société civile libanaise, dont
nous offrons ici une tentative de typologie structurée sur deux piliers, le
premier renfermant les groupes dont la mission fondamentale est de disséminer
la non violence et le désir de concorde et de l’autre les associations focalisée
sur le nécessaire travail de réconciliation qui reste à accomplir dans le pays.
Pour beaucoup de ces entrepreneurs
sociaux, cet engagement date même d’avant la guerre civile, comme le combat de
feu le Père Grégoire Haddad (décédé en décembre 2015) le fondateur du Mouvement
Social[16]
en 1960. Le motto de cette
association fut l’intégration de la laïcité comme espace de vie commune pour
que puisse s’émanciper cette coexistence multicommunautaire entre le Libanais. Pour
Père Haddad, « la bataille de
l’Homme est une : que chaque être humain soit reconnu comme tel. Il s’agit
de la bataille rejetant toutes les formes de barrières qui empêchent à tout
individu d’être reconnu comme un être humain ». Plus récemment, le
Mouvement Social s’attache à prémunir les femmes et les enfants contre la
violence conjugale et offre des services sociaux aux prisonniers et détenus.
Le journaliste et activiste Gébran
Tuéni, disparu dans des circonstances plus tragiques, assassiné en décembre
2005, rêva également de coexistence et de concorde nationale. Son hymne devenu
célèbre, lancé lors de la manifestation anti-syrienne du 14 mars 2005, rappela
les attributs fondamentaux de la diversité libanaise :
« Nous jurons par Dieu Tout Puissant
Que nous resterons unis dans un même
rang
Chrétiens et Musulmans
Pour mieux défendre notre cher Liban
Jusqu’à la fin des temps »[17].
|
Son action à l’adresse des jeunes
Libanais au sortir de la guerre civile prit la forme d’un hebdomadaire, « Nahar Ash Shabab »[18]
ou « Le Nahar des Jeunes », fondé en 1993 pour « que la voix des jeunes porte au loin ».
Cette publication mit en réseau des centaines de jeunes délégués aux quatre
coin du Liban et favorisa, en sus d’une formation journalistique de base, les
principes de citoyenneté, de dialogue et de concorde civile parmi les jeunes en
désir de reconstruction au sortir du conflit dévastateur[19].
Ce conflit justement généra l’éclosion de
nombreuses organisations non gouvernementales (ONGs) qui se spécialisèrent dans
le règlement pacifique des conflits, chacune selon ses modalités propres[20].
Contre l’occupation israélienne et la discorde communautaire, l’association
Amel[21]
du docteur Kamel Mohanna vit le jour en 1978 et prit son envol au début des
années 1980, offrant des services médicaux et sociaux aux populations en
détresse, notamment les camps palestiniens. Aujourd’hui, l’ONG dispose de 24
centres sur l’ensemble du territoire libanais et se trouve aux premières loges
pour secourir les réfugiés syriens au Liban sur le plan social et médical, tout
en travaillant à déminer les tensions existantes avec les communautés hôtes
libanaises.
En 1985, Offre-Joie[22]
est fondé par Melhem Khalaf dans le nord du Liban et vise à « réunifier la famille libanaise ».
Son slogan tripartite « pardon,
respect et amour » s’inscrit dans un combat pour la sauvegarde de la
concorde civile notamment à l’échelle locale, travaillant à effacer les traces
visibles des conflits en restaurant les habitations et façades et promouvant la
tolérance et le dialogue mutuel entre les communautés. L’action de cette
association fut d’ailleurs très remarquée lors des récents clashs armés entre
sunnites et alaouites parqués de par et d’autre de la ligne de démarcation
entre Bab El Tebbeneh et Jabal Mohsen[23],
oeuvrant au dialogue entre les partisans des deux factions et à la formation
civique et citoyenne au service de la non violence.
A la même période, deux figures de la
société civile placent la résolution pacifique des conflits au coeur de leur
action civique. Fadi Abi Allam fonde le Mouvement Permanent pour la Paix
(Permanent Peace Movement)[24]
en 1986 et Ogarit Younan se focalise sur la dissémination de la culture de la
non-violence, avec l’aide de Wissam Slaiby dès le milieu des années 1980. Leur
action, notamment contre la peine de mort au Liban[25],
mènera plus récemment à l’institution de l’Université pour la Non Violence et les
Droits Humains (Academic University for Non Violence and Human Rights)[26]
en 2014, hissant ainsi la non violence au rang de discipline académique au
Liban.
Toujours ancrée dans l’idée de préserver
de la coexistence pacifique, plusieurs groupes et mouvements se sont par
ailleurs orientés dans une approche plutôt liée aux droits des victimes de la
guerre civile. Ainsi, le Comité des
Disparus au Liban poursuit inlassablement ses efforts avec en figure de
proue, Wadad Halawani, déterminée à connaître la vérité sur le sort de milliers
de leurs proches disparus durant les années sombres de la guerre au Liban[27].
L’association UMAM – Documentation and
Research[28], fondée
en 2004 par Lokman Slim, a quant à elle produit un « guide de la paix et de la guerre à l’attention des Libanais »[29]
qui offre une riche documentation sur les évènements de la guerre civile. L’ONG
s’est ainsi donné un rôle important en matière de conservation de la mémoire de
la violence de la guerre afin de se souvenir du sort des victimes de ces
exactions jusqu’à présent restées impunies.
Dernier exemple dans cette typologie proposée
des acteurs de la société civile libanaise oeuvrant à résorber le phénomène de
violence au Liban, l’association des Combattants pour la Paix (Fighters for Peace)[30],
aujourd’hui dirigée par Ziad Saab, qui concentre des anciens miliciens devenus
des ambassadeurs de la paix et de la non violence. Ces appels « des combattants d’hier à ceux
d’aujourd’hui » à ne pas répéter leurs propres erreurs fait office de
place forte soutenant l’idée de creuset pour une culture de concorde et de
coexistence avec notamment pour slogan : « dans une guerre civile, tout le monde est perdant ».
Beaucoup de ces ONGs citées ci-dessus
forment d’ailleurs un Collectif qui s’intitule « Notre unité constitue notre salut » (Wahdatouna Khalassouna)[31]
dont le but affiché est justement de « travailler
ensemble pour consolider la paix civile et la protection des droits de l’homme
et du citoyen » au Liban[32].
Cette riche mosaïque de la société civile libanaise se veut endossant le rôle
de « prophètes de la paix » en direction de la collectivité libanaise
dans sa riche diversité, tout comme elle aspire à agir en groupe de pression à
l’égard de responsables politiques afin d’en influencer les décisions.
En revanche, force est de constater que la
réactivité de ces derniers n’est pas au rendez-vous. En effet, les
entrepreneurs politico-communautaires n’expriment aucune réceptivité au concept
de consolidation de la paix, mais contribuent au contraire à alimenter les
facteurs de cette « fausse paix » qui a cours aujourd’hui dans le
pays. Ces derniers sont également réticents à l’idée de s’attaquer aux racines
de la violence dans sa dimension sociale et économique et s’accrochent au
pouvoir en piétinant la Constitution et sapant les institutions républicaines[33].
Dans ces conditions, force reste de
constater que la société civile libanaise, malgré sa présence tentaculaire et
son poids dans l’espace public, n’a finalement que peu d’influence sur l’agenda
politique des décideurs. De ce fait, le curseur de ces ONGs reste cantonné aux
quelques points d’entrée qu’elles ont collectivement réussi à forcer dans la
carapace étatique, confisquée par les entrepreneurs politico-communautaires au
fil des années.
C’est ainsi que la société civile a tout
de même pu apposer sa marque et produire un certain impact dans le contexte
libanais. Tout d’abord, en martelant le concept du « Liban-message »,
la société civile se pose en dernier rempart de la coexistence pacifique et du
vivre ensemble au Liban. En cela, ces activistes gardent vivante l’option de
l’Etat civil et non communautariste auquel ils aspirent pour les citoyens, même
si ce message a du mal à percer dans l’environnement social et politique
libanais. De même, l’action de la société civile a le mérite d’avoir développé
les outils nécessaires en vue d’un éventuel déroulement d’un véritable
processus de réconciliation au Liban, et ce malgré l’absence de volonté
politique sur la question. Il n’empêche que l’expertise des ONGs sur ce terrain
constitue une indispensable ressource pour espérer un jour accomplir la justice
et affermir le lien social.
En dernier lieu, cette société civile
porte aujourd’hui en elle les germes d’offres politiques alternatives. Se
hissant par delà le statut de simples acteurs de protestation et de dépositaires
d’un certain savoir-faire, certains groupes ont franchi le pas pour se
constituer en campagne électorale en vue de prendre le pouvoir par le vote. Sur
le plan municipal, l’excellent score du groupe Beirut Madinati (Beyrouth est ma ville) lors des élections à
Beyrouth de mai 2016 (près de 40% des voix) atteste ainsi d’un message
politique qui pourrait représenter durablement les aspirations d’une partie des
Libanais. Des initiatives similaires s’organisent en vue des élections
législatives si celles-ci auront lieu malgré les craintes d’une énième
prorogation par le Parlement. Ce nouveau positionnement démontre de la volonté affichée
par la société civile de se poser en acteur politique, ultime recours selon
elle pour véritablement consolider la coexistence pacifique et une paix durable
au Liban./.
[1] Communication dans
le cadre d’un séminaire sur le thème de la “Violence et Société Civile”,
organisé par L’Atelier le 7 avril 2017, Arc-en-Ciel Jisr El Basha, mise à jour
le 15 mai 2017.
[2]
Enseignant-Chercheur en sciences politiques et droit international
[3] Young Woman Dies after Shooting outside Zahle
Nightclub. National News Agency, 7
Mai 2017, disponible sur http://m.naharnet.com/stories/en/229635-young-woman-dies-after-shooting-outside-zahle-nightclub
[4] Are Knudsen, Precarious Peacebuilding: Post-war Lebanon,
1990-2005, CHR Michelsen Institute, janvier 2005, p. 10.
[5] Incidents armés
entre des milices appartenant à deux quartiers concomitants de Tripoli, l’un
Beb el Tebbeneh sunnite et l’autre Jabal Mohsen, alaouite, opposés sur le
régime syrien de Bachar El Assad. Voir à ce propos les rapports du Civil
Society Knowledge Centre sur les dégâts causés par ce conflit sur sa
page : http://civilsociety-centre.org/security-timeline/tripoli-clashes-starting-june-20-2014. Pour un aperçu des
éruptions de violence armée au Liban de 2015 à aujourd’hui, voir sa page Conflict Analysis Project : http://civilsociety-centre.org/cap
[6] En réaction à des
mesures prises contre lui par le gouvernement de l’époque, le Hezbollah et ses alliés jouèrent la
force en s’attaquant militairement au Courant du Futur sunnite de Saad Hariri à
Beyrouth et au Parti Progressiste Socialiste druze de Walid Joumblatt dans la
Montagne. Les clashs durèrent plusieurs jours et provoquèrent des dizaines de
victimes.
[7] Entre juillet 2013
et mars 2016, douze femmes ont été tuées par leur conjoint selon l’Association
KAFA, voir L’Orient Le Jour du 20
juillet 2016 disponible sur https://www.lorientlejour.com/article/997425/violence-conjugale-ces-libanaises-qui-ont-perdu-la-vie-ces-trois-dernieres-annees.html
[8] Voir entre autres:
NGO accuses Lebanese Media of Inciting Hatred, Violence. The Daily Star, 6 mai 2009.
[9] Résolution 1757 du
Conseil de Sécurité des Nations Unies établissant le Tribunal Spécial pour le
Liban, 30 mai 2007, disponible sur https://www.stl-tsl.org/fr/tag/La-resolution-1757-du-Conseil-de-securite-des-Nations-Unies
[10] Voir Karim El
Mufti, The Management of Public Interest in Lebanon: A Broken Concept, Beirut Enterprise, 21 September 2011, http://beirutenterprise.blogspot.com/2011/09/management-of-public-interest-in.html
[11] Voir Karim El
Mufti, Lebanon Downhill, a Mafiocracy in Action, Beirut Enterprise, 15 July 2012, http://beirutenterprise.blogspot.com/2012/07/lebanon-downhill-mafiocracy-in-action.html
[12] Cf. Lebanon:
Students discuss ‘taboo’ small arms issues, International Action Network against Small Arms, 23 June 2011, http://www.iansa.org/news/2011/06/lebanon-students-discuss-%E2%80%98taboo%E2%80%99-small-arms-issues
[13] Voir la page du
Liban sur le site de la Coalition pour la Cour Pénale Internationale: http://www.coalitionfortheicc.org/lebanon
[14] Voir entre autres Beatrice Pouligny. Civil Society and
Post-Conflict Peacebuilding: Ambiguities of International Programmes Aiming at
Building 'New' Societies. Security
Dialogue, vol. 36, no. 4, 2005, pp. 495-510.
[15] Voir à ce titre Luc
Huyse. The Process of Reconciliation. In Reconciliation After Violent
Conflict: A Handbook, Stockolm: International Institute for Democracy and
Electoral Assistance, 2003, pp. 19-39.
[16] Site de
l’association : www.mouvementsocial.org
[17] Traduction libre
vers le français de l’auteur.
[18] Supplément
hebdomadaire du quotidien Libanais An
Nahar.
[19] Lire également
Karim El Mufti. Le Liban de demain à
travers les lecteurs de Nahar Ash Shabab, supplément hebdomadaire du quotidien
libanais An Nahar, Mémoire de fin d’études sous la direction d’Elizabeth
Picard, Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, 1998.
[20] Voir
Thania Paffenholz. Civil Society and
Peacebuilding, Graduate Institute of International and Development Studies,
Center on Conflict, Development and Peacebuilding, Geneva, 2009
[21] Le site de
l’association: www.amelassociation.com
[22] Le site de
l’association: www.offrejoie.org
[23] Voir l’article de
blog: Offre Joie s’installe à Beb el
Tebbeneh, Le Taboulé Vert, 30 janvier 2012,
http://letaboulevert.over-blog.com/article-offre-joie-s-installe-a-beb-el-tebbeneh-tripoli-98240207.html
[24] Le site de l’association: http://www.ppm-lebanon.org
[25] Voir le site http://deathpenaltylebanon.org/default.asp
[26] Le site de
l’institution: http://www.aunohr.edu.lb
[27] Après plusieurs décennies, la voix des
disparus résonne encore au Liban. Middle
East Eye, 21 avril 2015, http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/apr-s-plusieurs-d-cennies-la-voix-des-disparus-r-sonne-encore-au-liban-1839272079
[28] Site de
l’association: https://www.umam-dr.org
[29] Voir à cet effet le
site du guide: http://www.memoryatwork.org
[30] Site de
l’association: http://fightersforpeace.org
[31] Site du Collectif: http://www.wahdatouna.org/ar/Default.aspx
[32] Les ONGs membres de
ce Collectif sont les suivantes: L’Association Amel, Offre-Joie, Combattants
pour la Paix, Le Comité des Disparus, Le Mouvement pour la Paix Permanente.
[33] Le Parlement
Libanais a prorogé par deux fois déjà son mandat initial de quatre ans, qui
s’est achevé en 2013. Il est aujourd’hui question d’une nouvelle prorogation,
celle-ci touchant à sa fin, du fait, officiellement, des désaccords entre les
formations politiques sur la loi électorale à appliquer.
Beirut Madinati, Change at the Tip of your Vote
By Dr. Karim El Mufti
3rd May 2016
Berytus Nutrix Legum, or Beirut as cradle of the law in its Latin expression, has lost all meaning in times such as these, when our national institutions have become decrepit due to the decay of the political culture of the ruling class. As a result, local authorities (municipalities and federations of municipalities) are one of the few remaining legitimate institutions in the country, making it even more crucial, for the future of democracy in Lebanon, to hold the municipal elections in their due phase.
It is in the name of democracy that Beirut Madinati (Beirut My City) has emerged as a political campaign to run in elections for the Municipal Council seats in Beirut.
Read the article published in Executive Magazine, May 2016 issue
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